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Quand la technologie sait se faire oublier

Réfléchir à Arborisis pose une question simple : jusqu’où la technologie doit-elle être visible lorsqu’elle sert l’écoute et l’observation ? Peut-être qu’un bon outil est justement celui qui sait s’effacer.

Quand la technologie sait se faire oublier

La technologie peut facilement prendre toute la place : écrans, réglages, tableaux de bord, notifications, fonctions ajoutées les unes après les autres. Pourtant, dans un projet tourné vers la nature et l’écoute, elle devrait peut-être faire exactement l’inverse : disparaître suffisamment pour nous laisser observer.


l y a quelque chose d’assez paradoxal dans le fait de construire un projet numérique autour de la nature.

D’un côté, il y a les serveurs, le code, les interfaces, le stockage, les cartes, les bases de données et toutes ces petites pièces techniques qu’il faut assembler pour qu’un service fonctionne.

De l’autre, il y a quelque chose de beaucoup plus simple : sortir, regarder autour de soi, écouter et enregistrer quelques minutes d’un lieu.

Entre les deux, il est très facile de se perdre.

C’est justement une question qui accompagne actuellement le projet Arborisis : quelle place la technologie doit-elle réellement occuper lorsqu’elle est censée servir l’observation du monde ?

Ajouter n’est pas toujours améliorer

Lorsque l’on construit un projet numérique, l’envie d’ajouter des fonctions arrive presque naturellement.

Une carte plus complète.

Davantage d’informations.

Des statistiques.

Des profils plus détaillés.

Des systèmes de classement.

Des outils d’analyse.

Puis encore une autre idée qui semble intéressante.

Chaque fonction prise séparément peut avoir du sens. Le problème apparaît lorsque leur accumulation commence à masquer ce qui était important au départ.

Pour Arborisis, le point de départ reste pourtant assez simple : les sons enregistrés dans notre environnement.

Un lieu.

Un moment.

Une écoute.

Une trace sonore que quelqu’un décide de conserver et éventuellement de partager.

Tout ce qui vient autour devrait aider cette expérience, pas lui faire concurrence.

Cela paraît évident lorsque c’est écrit comme ça. Dans un projet réel, ça l’est beaucoup moins.

Concevoir pour laisser de la place

Je commence à apprécier une idée assez simple : une bonne interface ne devrait pas forcément chercher à impressionner.

Elle devrait laisser respirer son contenu.

Pour un projet consacré au field recording, cela signifie probablement accepter le vide.

Ne pas remplir chaque centimètre d’écran.

Ne pas afficher dix informations lorsque trois suffisent.

Ne pas interrompre constamment l’écoute.

Une photographie fonctionne parfois de la même manière. Le sujet n’a pas besoin d’occuper toute l’image. L’espace autour de lui participe à la composition.

Dans une interface, cet espace existe aussi.

Un lecteur audio accompagné d’une photographie, d’un lieu et de quelques informations choisies avec soin peut parfois raconter davantage qu’une page remplie de métriques.

La technologie devient alors une sorte de cadre.

On sait qu’elle est là, mais ce n’est plus elle que l’on regarde.

Écouter avant de mesurer

Nous avons pris l’habitude de mesurer énormément de choses.

Nombre de vues.

Nombre d’écoutes.

Nombre de réactions.

Durée.

Classements.

Performances.

Ces données peuvent évidemment être utiles. Elles permettent de comprendre ce qui fonctionne et d’améliorer un service.

Mais elles racontent une histoire différente de celle d'un enregistrement de terrain.

Imaginez simplement quelques minutes enregistrées dans un bois.

Du vent.

Des oiseaux éloignés.

Des feuilles.

Peut-être une branche qui craque.

Techniquement, le fichier possède une durée, une taille, un format et probablement une série de métadonnées.

Mais rien de cela ne décrit réellement ce que l’on ressent lorsque l’on ferme les yeux pour l’écouter.

C’est cette différence que j’aimerais conserver dans Arborisis.

Les données peuvent accompagner le son.

Elles ne devraient jamais devenir plus importantes que lui.

Le field recording comme exercice d’attention

Ce que j’aime dans le field recording, c’est qu’il oblige à faire quelque chose que nous faisons finalement assez rarement : rester quelque part suffisamment longtemps pour commencer à remarquer ce qui s’y passe.

Au début, il n’y a parfois rien de particulier.

Puis l’oreille s’habitue.

On commence à distinguer plusieurs plans sonores.

Un bruit très proche.

Un autre beaucoup plus éloigné.

Une répétition que l’on n’avait pas remarquée.

Le passage du vent qui change légèrement la texture générale du paysage.

Le lieu n’a probablement pas changé.

C’est notre attention qui a changé.

Et c’est peut-être là que la technologie peut vraiment devenir intéressante.

Non pas lorsqu’elle nous donne davantage de choses à regarder, mais lorsqu’elle nous aide à mieux regarder ce qui était déjà là.

Garder une trace sans tout capturer

Photographier, enregistrer ou écrire ne signifie pas forcément documenter chaque instant.

J’aime davantage l’idée d’un carnet.

Un carnet est incomplet par définition.

On y retrouve quelques observations, quelques images, quelques sons, quelques phrases.

Il existe toujours énormément de choses entre deux pages.

Et heureusement.

C’est aussi l’esprit que j’aimerais garder ici, dans Les Carnets d’Arborisis.

Ce blog n’a pas besoin de devenir un compte rendu exhaustif de chaque journée.

Il peut simplement conserver certaines traces.

Une réflexion née en construisant quelque chose.

Une photographie.

Un enregistrement.

Une expérience technique qui mérite d’être racontée.

Une observation faite en chemin.

Parfois, quelques paragraphes suffisent.

Construire des outils plus calmes

Il existe aujourd’hui des outils extraordinairement puissants. L’intelligence artificielle, l’automatisation ou simplement les possibilités offertes par le développement web permettent de construire très rapidement des systèmes qui auraient demandé beaucoup plus de travail auparavant.

Cette puissance donne envie d’en faire toujours davantage.

Mais elle offre aussi une autre possibilité : construire des outils plus simples.

Automatiser les tâches répétitives pour consacrer davantage de temps au contenu.

Faire fonctionner l’infrastructure discrètement en arrière-plan.

Utiliser l’intelligence artificielle lorsqu’elle apporte réellement quelque chose, plutôt que parce qu’il faut absolument en mettre partout.

Créer une interface qui aide à trouver un son puis se retire.

Finalement, la technologie la plus intéressante pour Arborisis ne sera peut-être pas celle que l’on remarque le plus.

Ce sera celle qui permettra d’oublier pendant quelques minutes qu’elle existe.

Revenir au point de départ

Il reste énormément de choses à construire autour d’Arborisis.

Mais revenir régulièrement à cette question me semble important :

Pourquoi construire tout cela ?

Pas pour fabriquer la plateforme possédant le plus de fonctions.

Pas pour transformer chaque observation en donnée.

Mais pour créer un endroit où des fragments du monde peuvent être déposés, retrouvés et écoutés.

Une sorte de cartographie sensible faite de sons, d’images et de traces.

Et si la technologie peut rendre cela possible tout en restant suffisamment discrète, alors elle aura probablement rempli son rôle.

Le reste peut attendre.

Parfois, simplifier un projet ne consiste pas à lui retirer quelque chose.

Cela consiste simplement à laisser réapparaître ce qui comptait depuis le début.